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12/02/2009

Rétroacte = L’Organe représentatif des Musulmans de Belgique : entre logique bureautique et discours religieux (20/3/2000)

Beyens.jpgPar Dr. Didier Yassin BEYENS

Politique contractuelle d’intégration en Belgique (30/10/1999)

Gros plan sur les communautés musulmanes...  Celles-ci forment un tableau richement impressionniste dont la vision de loin présente la silhouette d’une collectivité au même rérérend religieux, et dont la vision de près fait apparaître, par la variété colorée des touches successives, un ensemble de réalités culturelles et politiques.

Pourtant, malgré ce polymorphisme, les musulmans se sont inscrits en masse dans le processus électoral qui devait conduire à la formation d’un organe représentatif habilité à gérer le temporel du culte.

D’autant plus, que la route fut parsemée d’embûches en tout genre :


Politique contractuelle d’intégration en Belgique

(30/10/1999)

La volonté du gouvernement de régulariser sous conditions les illégaux dénote le souci d’assurer à chaque résident le droit à la citoyenneté. Le corollaire embarrassant de cette politique d’ouverture est la possibilité de l’expulsion forcée de ceux qui ne satisferont pas aux conditions requises. La méfiance est alors de mise devant cette dynamique biphasée marchandée. Faut-il risquer la sortie au grand jour ? L’Etat est-il bien intentionné ? Pourquoi le délai de constitution du dossier est-il si court ? Et pourtant, l’espoir de sortir d’un long tunnel noir est immense et nombreux sont ceux qui n’hésitent pas à tenter le coup. Cette atmosphère est assez similaire sur plusieurs points à celle qui a entouré le processus de suffrage des musulmans l’année dernière. Elle est diffusée et sous-tendue par une politique contractuelle d’intégration.

Gros plan sur les communautés musulmanes...  Celles-ci forment un tableau richement impressionniste dont la vision de loin présente la silhouette d’une collectivité au même rérérend religieux, et dont la vision de près fait apparaître, par la variété colorée des touches successives, un ensemble de réalités culturelles et politiques.

Pourtant, malgré ce polymorphisme, les musulmans se sont inscrits en masse dans le processus électoral qui devait conduire à la formation d’un organe représentatif habilité à gérer le temporel du culte.

D’autant plus, que la route fut parsemée d’embûches en tout genre : de la distribution de tracts appelant à ne pas voter à la croisade politique, de la réserve sinon de l’hostilité larvée des pays d’origine à l’exploitation médiatique des grandes peurs de l’occidental vis-à-vis de l’islam (intégrisme)  ou du musulman vis-à-vis de la société d’accueil (contrôle étatique policier). Le temps fut pourtant le principal ennemi : quelques mois  pour expliquer le processus électoral, enregistrer les électeurs et encoder les données électorales, faire connaître les candidats et organiser les bureaux de vote…le temps pour vaincre les méfiances des uns et des autres basées sur les souvenirs du passé  et les craintes du futur.

Et pourtant, l’organe élu a été reconnu et les textes légaux ont été modifiés.  Sans vouloir faire l’apologie des événements, ni s’exalter sur cette primeur dans le monde occidental, il faut reconnaître que la Belgique sert en quelque sorte de laboratoire d’essai. Dans un contexte historique, politique et juridique déterminé, dans un imaginaire collectif  redessiné à la suite d’événements traumatisants (Loubna), une expérience a été courageusement tentée qui, en particulier, définit les rapports entre les musulmans et l’Etat, et, en général, pose la possibilité de l’équation entre l’agréation d’intérêts collectifs basés sur une identité religieuse, et l’intégration individuelle citoyenne.

Une voix médiane entre l’approche assimilatrice (accepter l’autre en rejetant sa différence) et l’approche insertionnelle ( l’autre reste un étranger aux différences constantes) a été tentée très concrètement vis-à-vis d’une communauté réputée bouillonnante et contrastée dans le paysage communautaire : l’intégration. Les musulmans sont invités à s’investir dans la société et l’enrichir si et seulement s’ils respectent les valeurs fondamentales de la société d’accueil : la tolérance, les principes démocratiques, et le respect de l’Etat de droit. Ce fut d’ailleurs la condition exprimée par le gouvernement pour la mise en place de l'instance religieuse officielle. La commission d’accompagnement et les observateurs dépêchés par le CECLER  dans les bureaux de vote furent notamment l’expression d’un contrôle de l’observation du contrat.  Comment les musulmans ont-ils réagit par rapport à ce cadre contractuel imposé ?

Pour y répondre, il faut retourner à la journée du 13 décembre 1998 et analyser les comportements de vote.

Plus que les données quantitatives, l’atmosphère électorale donne des indices sur les attentes réelles des communautés musulmanes. La presse les décrit : « les musulmans étaient heureux de voter », » le vote des musulmans leur donne représentants et fierté », « une ambiance bon enfant », « un vote pour détruire une mauvaise image de marque », « dit is oefening in democratie », « moslimverkiezingen tonen eenheid in diversiteit »…

Les musulmans se sont donc exprimés non pas dans un cortège de revendications à partir de leur identité religieuse, mais dans une volonté explosive de s’affirmer en tant que citoyen et de contribuer à changer sensiblement l’imaginaire collectif. Cette manifestation, antithèse de la dynamique de repli, était une allégeance d’avantage consacrée au « vouloir-vivre ensemble » qu’au multiculturalisme et théorique droit à la différence.

L’organe élu, dénué de toute couleur politique, n’est , bien entendu, pas destiné à une quelconque conquête prosélithique des consciences musulmanes. Son rôle est de gérer les affaires du culte dans le respect de la loi et de définir les statuts des acteurs religieux. Mais, immanquablement, cette gestion dans l’espace public va progressivement moduler le métissage d’une nouvelle identité centrée autour d’un islam de Belgique. La décrispation des mentalités, la multitude des contacts obligés entre musulmans et administrations publiques, le repositionnement des partis et la réflexion critique sur les avantages constitués des Eglises établies, l’ouverture du droit à la citoyenneté par l’acquisition de la nationalité, sont parmi les facteurs qui peuvent accélérer ce processus. Au contraire, les problèmes socio-économiques (discrimination sociale, chômage) peuvent le freiner.

La modulation devrait s’opérer sous l’initiative de forces réductrices des différences culturelles d’origine, et de forces inductrices incitatives à l’intégration de l’individu en tant que porteur d’une identité religieuse et en tant que citoyen respectueux de ses devoirs.

Les musulmans de Belgique, s’ils relèvent le défi de leur cohésion identitaire et des paradoxalités de leur mixage culturel, pourraient alors davantage investir à l’échelle individuelle les institutions intégrantes (école, armée, entreprise) et les intermédiaires traditionnels existants (partis, syndicats, associations).   Dans une société qui se dépiliarise et abandonne ses vieux clivages politiques et philosophiques, dans une laïcité moderne qui reconnaît l’apport de valeurs appartenant à des mondes différents, les musulmans devraient répondre à l’invitation citoyenne qui leur est offerte et casser l’archétype d’une culture cohabitante, cloisonnée et hermétique au dialogue. En se fondant dans la société, ils devraient, par leur participation, générer un imaginaire collectif plus imperméable aux événements extérieurs et plus réceptif à une congruence avec la réalité du contexte journalier.

Et peut-être alors ne parlerons-nous plus d’intégration tant individuelle que collective?   

Dr Didier Yassin Beyens 


Entre pacte et contrat ( 10 décembre 99)

1. Une aventure

Pour certains d’entre nous, l’aventure a commencé en 1991.

Nous étions alors quelques uns, assis dans un petit local du Centre Islamique, à discuter de la reconnaissance du temporel du culte islamique. Bien qu’animés d’une bonne volonté et d’une certaine naïveté , nous étions tout à fait inexpérimentés pour la tâche qui nous attendait.

Une tâche ingrate, puisque le nouveau conseil élu dont nous avions la responsabilité fut désavoué…déjà avant la tenue des élections proprement dites même si quelque 26000 musulmans (1/3 de procuration) y avaient participé…un bébé mort-né, en quelque sorte…

" Un Conseil sans légitimité " " Un Conseil mystérieux  de composition douteuse ", diront certains. Ce qui est certain, ce que personne n’y croyait ! D’autant plus que différents événements avaient dégradé le climat autour de la problématique musulmane : l’affaire du foulard, de Salman Ruchdie, de l’école islamique, du FIS algérien…sans oublier l’assassinat 2 ans auparavant du directeur du Centre islamique et de son bibliothécaire.

Huit ans plus tard…(26 février 1999)

Nous sommes au Ministère de la Justice. Une conférence de presse est organisée. On reconnaît alors un organe issu lui aussi d’élections (plus de 70000 inscrits - pas de procuration)…mais on lui confère l’autorité d’un " organe chef de culte ", habilité à gérer le temporel du culte musulman. Une " primeur dans le monde occidental " diront certains.

Que s’est-il passé en 8 ans ?

Il serait difficile de détailler les différents événements et acteurs de cette période qui se caractérise par la recherche de solutions alternatives et temporaires, adaptées à un contexte changeant, toujours dans le but de solutionner l’épineuse question de la représentativité musulmane …

Pour nous éclairer davantage, considérons différentes périodes entrecoupées par des événements qui vont générer la transition : des événements " charnière ".

 

2. Des périodes et des événements

1ère période : les compromis et les changements de mentalité

·        mars 1991 : élection d’un Conseil Supérieur (CSMB,17 membres) qui repose sur un Conseil général

·        1992 : mise en place d’un Comité technique (5membres), compétent pour la désignation des enseignants de religion islamique ; fin de la mission du Conseil des Sages

Les affaires de culte se dissocient alors des affaires politiques

·        printemps 1993 :mise en place d’une Assemblée constituante dont émane l’Exécutif des Musulmans de Belgique (EMB,17membres)

·        septembre 1994 : pétition signée par les " Universitaires (220) pour les droits de l’islam " en faveur d’un traitement non discriminatoire de l’islam belge

·        5 novembre 1994 : lettre du Ministre de la Justice au congrès ‘2O ans d’islam en Belgique ‘ du CSMB annonçant qu’il reconnaît l’EMB (" un drôle de compromis belgo-musulman ")

·        décembre 94 : interpellation du Ministre de la Justice par le sénateur Dufour

·        mars 1995 : le Ministre de la Justice essaie de faire passer sur le quota du fonds d’impulsion de la politique d’intégration un crédit (1,5 million) destiné à l’EMB et se heurte au refus du Ministre Picqué

Cet incident permet de dissocier les affaires liées à l’immigration des affaires liées au culte. La politique d’intégration des populations immigrées se résume essentiellement à l’insertion sociale, l’emploi et la lutte contre le décrochage scolaire. En aucun cas, reconnaître un culte ne pourrait être une affaire d’intégration !

·        décembre 95 : publication du 2ème rapport du CECLER

·        mai 1996 : prolongation du mandat de l’EMB suite au rapport d’évaluation

·        03 juillet 1996 : arrêté royal relatif à l’EMB

·        janvier 1997 :forum organisé par Ecolo

·        mars 1997 : Ecolo propose une résolution pour reconnaître l’islam belge au nom de la citoyenneté

Entre les affaires liées à l’immigration et les affaires liées au culte, une troisième composante s’individualise :l’intégration citoyenne. Il faut ouvrir la citoyenneté aux immigrés en leur facilitant l’acquisition de la nationalité, comme il faut ouvrir la citoyenneté aux musulmans en leur facilitant la reconnaissance du culte.

La population musulmane fait partie intégrale et permanente de la société.

Evénement en mars 1997 : enterrement télévisé de Loubna et attitude citoyenne et responsable de Nabela

2ème période : intérêts pour la question musulmane

·        18 mars 1997 : le Roi s’intéresse à la question musulmane

·        juin 1997 : la problématique des cimetières est revue par le Ministre de l’intérieur et soulevée par différents députés

·        mai 1997 : propositions du PAC pour une nouvelle citoyenneté : faciliter la naturalisation et reconnaître l’islam

·        22 avril 1997 : lettre adressée au Ministre de la Justice par l’EMB lui demandant de réfléchir à des élections dans la communauté musulmane….et moins de 2 mois plus tard…

·        24 juin 1997 : réponse du Ministre de la Justice qui attend alors des propositions

·        avril 1998 : le CECLER lance les Etats généraux et insiste sur les perspectives liées au culte islamique

·        22 mai 1998 : les propositions de l’EMB sont concrétisées par un dossier remis au Ministre de la Justice

Au cours de cette période, les communautés musulmanes sont perçues par la population autochtone avec davantage de sympathie. Mais les musulmans restent extrêmement sceptiques sur la possibilité de régler définitivement la question de la représentativité : déjà échafaudés par de premières expériences, dans une période de crise économique , pourquoi est-il imaginable de la part d’un Etat d’ " aider " une communauté se sentant déjà tant discriminée et rejetée ? !

·        Evénement le 15 juin 1998 : la décision historique par le conseil des Ministres d’accepter des élections dans la communauté musulmane

·        " c’est la première fois dans l’histoire récente qu’on assiste à la structuration d’une religion par la voie d’élections ", " belangrijke intégratiemaatregel intien jaar ", lira-t-on dans la presse.

3ème période : préparatifs et oppositions

·        un arrêté royal autorise l’EMB à organiser les élections (24 juin 1998)

·        21 juin 1998: l’EMB invite à un forum tous les acteurs musulmans (près de 1500) de Belgique pour débattre de la formation de l’instance représentative

·        octobre 1998 : le sheikh El Quardaoui intervient à la TV ‘el jazira’ pour soutenir le processus et le cautionner, tout en légitimant le travail des gestionnaires par rapport à celui des savants.

·        24 septembre 1998 : publication d’un arrêté royal relatif à une Commission d’accompagnement

·        Audition à la COCOF, conférence-débât avec démocratie-plus

·        Période d’inscription des électeurs et des candidats (264 candidats dont 16 femmes), travail très lourd d’encodage, supervision par la commission , travail d’information par les délégués (300-1/3 femmes) de l’EMB

Parallèlement, dans cette période de préparatifs, toute une série d’oppositions vont se manifester. La presse francophone va abondamment les relayer :

·        Le Comité de vigilance qui insiste sur le manque de concertation et la mise en place d’un état policier (" inscriptions=danger :vous serez tous fichés !),

·        interventions répétées du député Simonet qui parle d’un processus illégal et du noyautage du processus par des radicaux ,

·        le Centre culturel arabe soulève le spectre de l’intégrisme,

·        un imam de Molenbeek distribue des tracts au nom du Centre islamique belge (confusion avec la grande Mosquée du Cinquantenaire) et ironise en dénonçant la trahison par Ali BABA et les 40 voleurs.

Il suffit de lire la presse d’alors pour comprendre oh combien l’EMB doit évoluer dans un climat particulièrement difficile : " boycott des élections ? ", " la représentation de l’islam fait des vagues ", " zizanie dans les mosquées ", " des élections mal emmanchées ", " le processus serait-il illégal ? ", " des élections contestées et des méthodes moyenâgeuses orchestrées avec l’aval du gouvernement ", " les futurs représentants des musulmans de Belgique seront-ils des islamistes purs et durs ? "…

D’autant plus que l’instance organisationnelle est suspectée de vouloir se remettre en piste par le biais d’élections tronquées, faussement démocratiques, et par un système complexe de cooptation.

Le processus de préparation des élections va néanmoins être sauvé par l’annonce, le 04 novembre 1998, de l’inscription de plus de 72000 musulmans (2/3 hommes, 80% préférence pour la mosquée). La presse sera alors plus clémente, parlant d’un succès inespéré. Des sympathies diverses vont alors soudainement se manifester.

Mais la période de répits est brève. L’EMB poursuit son travail avec l’imprimerie, sélectionne par tirage au sort les lieux de vote (mosquées) puis en ajoute d’autres selon des critères déterminés (85) , interpelle les bourgmestres pour l’obtention des lieux publics (18), constitue des bureaux de vote (1 Président , 4 assesseurs par mosquée , 2 observateurs) parfois dédoublés. Au total, une équipe de près de 900 personnes est constituée en collaboration avec le CECLER ; ils sont autant d’hommes et de femmes, de toutes les nationalités, inexpérimentés dans la technique électorale.

Evénement 13 décembre 1998 : le vote

Les musulmans sont plus de 46000 à se déplacer dans le lieu de vote qui leur a été désigné. La presse souligne l’événement : " le vote des musulmans leur donne représentants et fierté ", " une ambiance bon enfant malgré quelques problèmes d’organisation ", " dit is oefening in democratie ", " moslimverkiezingen tonen eenheid in diversiteit ", " l’islam placé sur un plan d ‘égalité totale avec les autres cultes en Belgique ", " Belgique : l’islam en rang serré ", " une première en Europe ", " un succès de foule pour le vote des musulmans de Belgique ", " une journée historique "…

La Commission contrôle tous les documents électoraux. Le processus alors validé, l’EMB procède à une cooptation en deux tours (05 janvier et 15 janvier 99). Soixante jours après les élections, tous les documents électoraux sont détruits en présence d’un huissier mandaté par le Président de la Commission d’accompagnement.

4ème période : période de doute : intégrisme, représentation des femmes, " screening ", lacunes légales

Après les élections, une salve de critiques en tout genre va animer la période la plus délicate du processus. Les clauses du contrat sont sans cesse rappelées à l’EMB : l’Etat de droit interviendra en fin de parcours. Il faut alors faire preuve de la plus grande vigilance et souplesse pour que les attentes des électeurs aboutissent à bonne fin et que les engagements pris soient respectés.

Les presses francophone et surtout flamande sont alors très locaces pour souligner les aléas et multiples péripéties de l’aventure musulmane : " les intégristes dans le collimateur de la Sureté ", " le processus en péril " ," Danger de mainmise intégriste ", " Kandidaten voor moslimraad onder de loep "," zuivere lijst ", " naar een schone lijst ", " moslims kiezen enkele islamitische blokkers ", " moslimraad telt slechts één vrouw meer "…

Evénement le 25 février 1999 : présentation de la liste des membres par l’EMB lors d’une conférence de presse au Ministère de la Justice

C’est le jour de la reconnaissance : " malgré les embûches, l’islam est enfin représenté ", " le culte musulman a ses gestionnaires ", " un interlocuteur officiel pour les musulmans "

5ème période : la reconnaissance légale de l’organe représentatif des musulmans

·        le 10 mars 1999 : dispositions modifiant la loi du 04 mars 1870 sur le temporel du culte

·        le 03 mai 1999 : arrêté royal portant reconnaissance de l’EMB

·        le 04 mai 1999 : arrêté royal portant reconnaissance des membres de l’EMB

Nous pouvons dire que la période de juin 98 à février 99 fut riche en rebondissements : à un événement heureux succédait une période de polémiques et de critiques. C’est d’ailleurs à cause de cela que la presse s’y est intéressée apportant une publicité indirecte pour le processus électoral. D’autant plus que le suspense était au rendez-vous :jusqu’au dernier jour, personne ne pouvait présager de l’issue finale du processus de suffrage.

L’événement le plus important de ces huit années n’est ni la décision historique d’accepter des élections, ni la reconnaissance de l’EMB, ni la publication des textes légaux…peut-être la surprise au début de novembre 98 devant le nombre d’électeurs musulmans inscrits…

C’est en fait la journée du 13 décembre 1998, animée par quelques dizaines de milliers de musulmans, qui est l’élément révélateur d’un fait nouveau qu’il faut appréhender différemment.

3. Un pacte

Gros plan sur les communautés musulmanes...

Celles-ci forment un tableau richement impressionniste dont la vision de loin présente la silhouette d’une collectivité au même référent religieux, et dont la vision de près fait apparaître, par la variété colorée des touches successives, un ensemble de réalités culturelles et politiques.

Pourtant, malgré ce polymorphisme, les musulmans se sont inscrits en masse dans le processus électoral de décembre 1998 avec, à la clef, à l’issue de cette forme de concertation populaire proche du principe de " shoura ", la constitution d’un organe représentatif habilité à gérer le temporel du culte. Ils furent plus de 70000, âgés de plus de 18 ans et en Belgique depuis plus d’un an, à souscrire au pacte proposé par l’instance religieuse organisatrice des élections (EMB).

Ce pacte s’articulait autour d’une invitation offerte à toutes les sensibilités musulmanes en vue de participer à des élections démocratiques pour la mise en place d’un organe religieux, lui-même destiné à combler le vide juridique pour la reconnaissance complète du culte.

Mais la route fut parsemée d’embûches en tout genre : de la distribution de tracts appelant à ne pas voter à la croisade politique, de la réserve sinon de l’hostilité larvée des pays d’origine à l’exploitation médiatique des grandes peurs de l’occidental vis-à-vis de l’islam (intégrisme) ou du musulman vis-à-vis de la société d’accueil (contrôle étatique policier). Ce fut pourtant le temps le principal ennemi : quelques mois pour expliquer le processus électoral, enregistrer les électeurs et encoder les données électorales, faire connaître les candidats et organiser les bureaux de vote…le temps pour vaincre les méfiances des uns et des autres basées sur les souvenirs du passé et les craintes du futur.

Et pourtant, l’organe élu a été reconnu et les textes légaux ont été modifiés.

Sans vouloir faire l’apologie des événements, ni s’exalter sur cette primeur dans le monde occidental, il faut reconnaître que la Belgique sert en quelque sorte de laboratoire d’essai. Dans un contexte historique, politique et juridique déterminé, dans un imaginaire collectif redessiné à la suite d’événements traumatisants (Loubna), une expérience a été courageusement tentée qui :

- en particulier, définit les rapports entre les musulmans et l’Etat (un " organe chef de culte " avec toutes ses prérogatives, offrant une plate-forme officielle de dialogue), et,

- en général, pose la possibilité de l’équation entre l’agréation d’intérêts collectifs basés sur une identité religieuse (les musulmans), et l’intégration individuelle citoyenne. (participation de ces musulmans dans la société)

4. Un contrat

Une voix médiane a été tentée très concrètement vis-à-vis d’une communauté réputée bouillonnante et contrastée dans le paysage communautaire, entre :

·        l’assimilation (accepter l’autre en rejetant sa différence) ,et

·        l’insertion ( l’autre reste un étranger aux différences constantes).

Il s’agit d’une formule d’intégration : les musulmans sont invités à s’investir dans la société et l’enrichir si et seulement s’ils respectent les valeurs fondamentales de la société d’accueil : la tolérance, les principes démocratiques, et l’Etat de droit. Ce fut d’ailleurs la condition exprimée par le gouvernement pour la mise en place de l'instance religieuse officielle sollicitée par les musulmans. La commission d’accompagnement et les observateurs dépêchés par le CECLER dans les bureaux de vote furent notamment l’expression du contrôle de l’observation du contrat dans la mise en place de l’organe représentatif.

La France tente actuellement une approche similaire par l’élaboration d’une " déclaration d’intention " dressant la liste des droits et des devoirs des fidèles de l’islam. Ceux qui adoptent le contrat entreront dans le processus d’unification en vue de la constitution de l’organe représentatif. Mais ici, l’hostilité à organiser un scrutin procède d’un imaginaire collectif (l’esprit républicain) reposant sur des lois différentes et ne facilite en tout cas pas la sélection par les communautés musulmanes des interlocuteurs religieux. Elle ne permet pas non plus de présager dans les faits la volonté d’une minorité religieuse d’adhérer aux valeurs fondamentales de la société d’accueil.

5. Les réactions des musulmans

Mais en Belgique, comment les musulmans ont-ils réagit par rapport à ce cadre contractuel imposé par l’Etat et encouragé de manière pragmatique par l’EMB sous la forme d’un pacte socio-religieux inédit ?

Pour y répondre, il faut retourner à la journée du 13 décembre 1998 et analyser les comportements de vote.

Plus que les données quantitatives, l’atmosphère électorale donne des indices sur les attentes réelles des communautés musulmanes. La presse les décrit : " les musulmans étaient heureux de voter ", " le vote des musulmans leur donne représentants et fierté ", " une ambiance bon enfant ", " un vote pour détruire une mauvaise image de marque ",...

" Vous voulez que les musulmans s’intègrent ? Donnez-leur leur fierté ! ", s’exclamait un élu français de Marseille. Voilà qui résume parfaitement cette période exaltante.

Les musulmans se sont donc exprimés non pas dans un cortège de revendications à partir de leur identité religieuse, mais dans une volonté explosive de s’affirmer en tant que citoyen et de contribuer à changer sensiblement l’imaginaire collectif. Cette manifestation, antithèse de la dynamique de repli, était une allégeance d’avantage consacrée au " vouloir-vivre ensemble " qu’au multiculturalisme et théorique droit à la différence. Certains y verraient, peut-être une logique de post-islamisme (G. Képel) où les aspirations des communautés musulmanes sont prises démocratiquement en compte dans un projet qui se définit par ses implications concrètes et non par quelque forme d’idéologie radicale ou autre. Mais plus que le projet en question, c’est la fierté d’y adhérer qui prélude à toute forme de participation. Dans cette logique, l’intégrisme ne se définit plus alors par référence à une idéologie mais elle est l’expression d’une inadéquation ou d’un décalage de comportements ou d’attitudes incongruentes par rapport à la réalité concrète (E. Platti).

Etait-ce le cas pour les électeurs et les candidats inscrits à ce suffrage démocratique ?

 

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