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08/02/2009

L'arrêt de l'Exécutif des musulmans de Belgique : une punition collective - le 10/03/2008

Par Abderrahman EL YOUSSOUFI

Abderahman EL YOUSSOUFI.jpgLa décision de couper les subsides à cette institution est disproportionnée, car toute une communauté est prise en otage par les agissements de quelques éléments "parachutés".

 

Dans l'article intitulé "Exécutif musulman : publié dans La libre Belgique du 3 mars 2008, le professeur Dassetto a exposé son analyse des faits quant au dysfonctionnement de l'Exécutif et à la décision du ministre de la justice Vendeurzen de suspendre son financement. Selon son analyse, "mettre en oeuvre une autorité religieuse en islam", est d'une complexité telle qu'il faut marquer un stop, faire le bilan de la situation et voir plus loin.


En attendant, il soutient l'idée de couper les maigres subsides octroyés au compte-gouttes par les pouvoirs publics, au risque de mettre des milliers de citoyens musulmans hors jeu et de précariser encore une fois les conditions d'exercice de leur culte. Apparemment, les musulmans de Belgique, selon le professeur, ne sont pas assez mûrs pour "jouer" dans la cour des grands. Une "punition" qui consiste à réduire les vivres ou à une "exclusion" jusqu'à nouvel ordre, semble être une alternative qui s'impose. Ainsi, si nous raisonnons dans le même esprit, à la pratique "improvisée", on opposerait des théories discutées et des opinions croisées au fil du temps, autrement dit il n'ya pas d'urgence pratique qui justifierait une urgence théorique.

Prenons le temps car les choses se font et "fonctionnent bien". Sans vouloir faire un procès d'intention, et au risque de faire preuve d'une certaine susceptibilité, il est tentant d'interpréter cette proposition de "sagesse et de patience du temps" comme une attitude disqualifiant la génération actuelle mais qui est porteuse (dit-on) d'espoir pour une génération future. L'intégration est en route.

En toute objectivité, nous prétendons que cette décision de "châtiment" collectif est disproportionnée et que cette assise intellectuelle, dramatisante, qui la justifie mérite une critique et un commentaire. Tout d'abord cette décision de couper les subsides à une institution réduite à une gestion des affaires courantes, est disproportionnée, car c'est toute une communauté qui est prise en otage par les agissements de quelques éléments "parachutés" opportunément par une initiative bâclée de la ministre de la Justice Laurette Onkelinx. Certes, il faut admettre que le politique a sa part de responsabilité dans le montage institutionnel de ce dernier Exécutif. Soyons clair, il ne s'agit nullement de justifier des agissements suspects et d'excuser des éventuelles irrégularités (la justice fait son travail). S'il faut faire un bilan, faisons le en toute honnêteté intellectuelle. Il faut savoir qu'à l'origine, l'idée de voir un islam institué a émané des pouvoirs publics et les musulmans de l'époque n'ont jamais songé ni prétendu à vouloir formuler une "autorité religieuse". Les réalités sociologiques (et sociétales, nous dirons) de l'époque ne permettaient pas à la population musulmane de prendre conscience afin de saisir tous les enjeux de ce dispositif de gestion du temporel du culte.

Les premières tentatives de formuler cette autorité musulmane n'ont commencé que depuis dix-huit ans (et non pas trente-cinq ans), car le dispositif juridique d'exécution mis en place en 1978 n'a été traduit dans les faits qu'en 1990 par le Centre Islamique de Belgique. Cette première tentative du Centre à mettre sur pied un Conseil supérieur des musulmans de Belgique (CSMB) est la première étape du processus d'institutionnalisation de l'islam  par des élections libres.

L'évaluation ne peut être pertinente qu'à partir de cette date. Il n'était pas dans l'esprit de ces premières initiatives de voir émerger une "autorité religieuse" dans le sens d'une autorité théologique ou idéologique. Il s'agissait à l'époque juste de mettre en place un dispositif pour pouvoir organiser des comités chargés de la gestion du temporel des communautés islamiques. L'idée de l'autorité religieuse est une construction purement théorique et politique qui ne figure pas dans les aspirations des musulmans de Belgique dans la volonté législative. S'ils doivent reconnaître une autorité quelconque à une administration de gestion du temporel, celle-ci se limite à une autorité morale et fonctionnelle sur des compétences bien spécifiques : la validation professionnelle et morale d'une certaine intermédiation cultuelle (aumônerie, enseignement...).

 

Quand on parle d'ingérence politique, il faut savoir de quelle ingérence il est question. S'il s'agit d'une ingérence du gouvernement dans la manière dont la gestion des biens de l'islam est faite, ceci ne doit pas nous surprendre pour deux raisons principales : d'abord, le denier de culte, qu'il émane d'un pouvoir public ou des fidèles, doit être en tout état de cause soumis à une surveillance et à un contrôle. Ceci relève, dans le premier cas, de la responsabilité d'un gouvernement vis-à-vis de ses citoyens. La deuxième raison est l'imbrication entre le politique et le culte engendrée par la confusion entre l'instituant et l'institué voulue ou mal perçue par le législateur.

En agissant ainsi, celui-ci a donné au gouvernement la possibilité de déterminer la manière de représenter et d'organiser les églises reconnues non catholiques. Mais s'il s'agit d'une ingérence dans la sphère spirituelle, celle-ci n'a pas lieu d'être. Premièrement, le spirituel est une affaire privée et personnelle à chaque personne et à chaque groupe religieux. Deuxièmement, le dispositif administratif qui doit gérer les biens d'un culte n'est pas habilité à discuter ou à trancher des questions spirituelles ou religieuses. Même s'il est en "étroite" collaboration avec une autorité religieuse qui émet des avis souvent à caractère non prescriptif.

La complexité touche aussi la réalité islamique. Nier le caractère urgent de l'organisation de l'islam en Belgique c'est accentuer le risque de jeter encore plus de discrédits et de suspicions sur des pratiques culturelles, "étranges" et mal comprises par un grand nombre de citoyens. S'il y a des "choses" qui se font, tant mieux mais l'ambition ne doit pas s'arrêter là, car ces choses ont besoin d'être validées, reconnues et appréciées à leur juste valeur pour pouvoir être partagées, discutées, et pourquoi pas critiquées par tous les segments de la société quelles que soient leurs convictions. Beaucoup de bonnes choses se font actuellement, c'est vrai, mais elles n'ont pas le même droit de cité que les autres choses de la même catégorie dans la société. Peut-être parce que ces "choses" qui se font ne bénéficient pas encore d'un label de qualité suffisant pour mériter une meilleure médiatisation cultuelle et sociale.

Source : La Libre - Abderrahman EL YOUSSOUFI - le 10/03/2008

 

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